Mardi 17 mai 2016

Disparition d'Aimé Guibert, artisan de la renaissance du Languedoc

Symbole du renouveau languedocien, le célèbre vigneron a imperturbablement tracé sa propre voie. Jouant selon les occasions les marginaux ou les gardiens du temple.

Disparu à 91 ans, Aimé Guibert de la Vaissière est l'artisan de l’emblématique Mas de Daumas Gassac. Le plus bordelais des vins du Languedoc. Symbolisant désormais le tournant qualitatif du vignoble languedocien, ce pari était loin d’être acquis dans les années 1970. « Je suis allé consulter tous les grands oracles du Languedoc. Pour leur demander : "Comment fait-on un grand vin ?" Et ils me répondaient invariablement : "Si on pouvait faire un vin de garde en Languedoc, cela se saurait." On se moquait de moi » se souvient Aimé Guibert, dans La Guerre des Vins d’Olivier Torrès (éditions Dunod, 2005*). Fada, mais surtout entêté, Aimé Guibert de la Vaissière a toujours cru à la prédiction du géologue Henri Enjalbert : que le plateau Gassac pouvait produire un très grand cru.

"Daumas Gassac, c'est la pierre fondatrice de la prospérité vinicole du Languedoc"

Pour y parvenir, il s’est résolument placé sous l’inspiration des pratiques médocaines. Avec en 1972 une plantation de cabernet sauvignon (sur les conseils du professeur de viticulture Denis Boubals) et en 1978 un élevage de deux ans pour son premier millésime (sous le parrainage de l’oenologue Emile Peynaud). Particulièrement audacieux, ces choix techniques l’ont conduit à de faibles rendements et à l’impossibilité de revendiquer la moindre appellation (d’abord vin de table, le Mas de Daumas Gassac revendique ensuite le titre de vin de pays). Deux difficultés qui ont moins entravé que façonné la réputation du Mas de Daumas Gassac, qui s'est imposé comme une référence auprès des amateurs.

"Le vin de Mondavi, c’est du yaourt !"

Un autre fait d'armes d'Aimé Guibert aura été de mettre en échec une figure du vignoble californien en 2000-2001 : Robert Mondavi. Pour saisir ce conflit, il faut savoir que dans une autre vie, Aimé Guibert était un industriel du gant de cuir à Millau. Victime de l'ouverture brutale à une concurrence mondialisée, il a quitté son activité de peaussier marqué par le pouvoir de destruction d’un tissu local par la globalisation. Viscéralement accroché à la protection des terroirs, son sang n’a fait qu’un tour quand il a appris le projet du californien Robert Mondavi d’implanter un vignoble de marque à Aniane. Devenu l’opposant emblématique à la McDonaldisation du vin, Aimé Guibert aura mené pour certains une formidable lutte d’irréductible vigneron. Mais pour d’autres, il ne s’agit que d’une bataille d’arrière-garde, qui aura fait perdre au Languedoc l’occasion de se positionner sur la carte des vignobles mondiaux.

Transmission

La famille d’Aimé Guibert a annoncé sa disparition dans la nuit du 14 au 15 mai. Pour saluer sa mémoire, elle cite l’un de ses phrases fétiches : « on ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes ». Depuis le début des années 2000, Aimé Guibert s'est progressivement désengagé de son domaine, en laissant les rênes à ses enfants (Samuel, Roman, Gaël et Basile).

L’église abbatiale de Saint Guilhem-le-Désert accueillera à 11h ce 18 mai ses obsèques.


* : Sauf indication, les citations d'Aimé Guibert sont issues de cet ouvrage.



[ Source Vitisphere ]